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Vous êtes-vous déjà posé les questions suivantes ?
On dit souvent que lire sert à comprendre, mais aussi à se laisser troubler. Qu’on lit pour s’évader du quotidien, et qu’au contraire, on y revient plus présent. Comment affirmer deux réalités apparemment opposées sans les réduire l’une à l’autre ? La lecture échappe précisément à cette logique du « soit… soit » : elle vit dans un mouvement où le sens et la forme, ce qu’un texte dit et la manière dont il le dit, s’entretiennent dans une dialectique vivante plutôt que dans une opposition figée.
Dans la tradition herméneutique, lire n’est pas un exercice de décodage. Comme le rappelle Hans-Georg Gadamer, nous approchons souvent un texte avec des idées préformées : nous cherchons inconsciemment à confirmer ce que nous croyons déjà savoir. Pourtant, la vraie rencontre survient précisément quand cette attente est rompue. Le style, le rythme, l’imprévu d’une phrase deviennent alors une force esthétique qui déplace ce que nous jugions acquis. Comprendre n’est plus un simple alignement sur un message ; c’est un échange où la forme interroge le fond et où le fond se métamorphose en beauté. La signification et l’esthétique ne s’annulent pas : elles se nourrissent l’une de l’autre pour nous donner une lecture à la fois éclairante et sensible.
Cette tension éclaire tout particulièrement la vocation du roman et de la poésie. Victor Hugo parlait d’y chercher « un monde qui n’existe plus ». Loin d’une simple fuite nostalgique, cette temporalité esthétique agit comme un miroir déformant : elle nous permet de voir le présent sous un angle nouveau, en préservant des voix et des manières de ressentir qui semblent révolues. Dostoïevski, de son côté, nous invitait à « saisir la profondeur de son âme ». Non pas par un enseignement moral direct, mais à travers des récits où se croisent des vérités contradictoires. Le lecteur ne reçoit pas une leçon toute faite ; il vit une expérience qui fait éclater les certitudes et l’oblige à habiter l’ambiguïté. Kundera résume cette dynamique en disant que l’on lit « ce que l’on n’a jamais vu écrire ainsi », ouvrant des possibilités qui inversent nos repères habituels : le tragique y devient léger, le concret y touche au métaphysique, le renversement de la signification révèle que la forme ne sert pas le sens ; elle le génère.
Les Considérations inactuelles de Nietzsche viennent couronner cette perspective en nous mettant en garde contre une lecture qui se contenterait d’accumuler des savoirs ou de consommer passivement des discours. Lire véritablement, c’est exercer une certaine « inactualité » : refuser les préjugés de son époque, mettre le texte à l’épreuve de son propre vécu, laisser la beauté et la tension d’une œuvre briser les interprétations confortables pour susciter un questionnement vivant. On ne lit ni pour fuir la réalité ni pour la dominer par le sens ; on lit pour y habiter pleinement, en acceptant que le livre soit à la fois un guide du sens et un ébranlement de la forme.
Ce rendez-vous s’inscrit dans la continuité des cours de philosophie en ligne proposés par La Maison des Sagesses : des rencontres accessibles, vivantes et exigeantes, pour explorer les grandes questions humaines avec des philosophes et intervenants passionnés.
Durée : 1 h 30. Replay accessible pendant 1 mois.
Une plongée dans la tradition herméneutique avec Gadamer, prolongée par Nietzsche, Hugo, Dostoïevski et Kundera, pour interroger ce que lire veut vraiment dire : non pas décoder un message, mais vivre une expérience qui ébranle nos certitudes et transforme notre rapport au réel.
Laurent Payet-Chevalier est professeur de philosophie au lycée de Versailles, diplômé en lettres modernes et en théologie. Ses travaux portent sur la philosophie politique, notamment le statut de la pauvreté chez Proudhon, et s’ancrent dans un dialogue constant entre les sagesses antiques et la pensée critique moderne, de Marx aux philosophes contemporains.
Passionné par l’éthique appliquée, il ne cantonne pas la philosophie aux salles de classe. Il intervient régulièrement en entreprise et anime des ateliers de réflexion collective pour aider chacun à clarifier sa pensée, prendre du recul et construire des positions solides face aux questions concrètes de l’existence.
C’est dans cet esprit qu’il aborde pour La Maison des Sagesses le lien entre paysage et monde intérieur : comment les lieux que nous habitons façonnent silencieusement notre manière d’être, de ressentir et de penser.
À la fin de chaque cours, pendant une demi-heure, Aurélie Godefroy, journaliste, anime un temps de questions-réponses avec l’enseignant.
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